Historique
CHAPITRE X
Les Echarpes Blanches dans les lettres
Les Echarpes Blanches n'ont pas, que je sache, inspiré d'oeuvres qui puissent prendre rang parmi les monuments de notre littérature... Quelques auteurs, toutefois, ont été intéressés par les traditions qu'elles incarnent, par les rites dont elles sont les dépositaires aussi respectueux que fidèles, par la fête bisannuelle, enfin, dans laquelle certains ont voulu voir un anachronisme vivant. Mais bien vite, se souvenant de juste Olivier, ils ont dit avec lui : " Un peuple qui n'aurait point de fête, serait un peuple bien stupide, ou bien vulgaire ou bien plat. Quand elles s'en vont, c'est qu'il se transforme ou succombe " 1.
Tous ceux qui ont parlé des Echarpes Blanches, que ce soit au XIXe ou au XXe siècle, ont su reconnaître qu'elles avaient été - et qu'elles sont encore - le refuge du vieil esprit montreusien, celui qui se cache quelque part entre Vernex et Collonge.
Pasteur à Vevey, puis à Blonay-Saint-Légier, poète délicat, observateur amusé mais bienveillant, écrivain chaleureux et populaire, Alfred Cérésole (1842-1915) avait été convié à la fête de 1886, sous l'" abbayat " de Julien Dubochet. Tout heureux de retrouver " une de ces institutions où se reflète encore quelque chose de nos vieilles moeurs vaudoises ", il en tira quelques pages 2, où l'histoire se mêle à la description. " Ce qui nous a frappé, écrit-il, c'est tout d'abord le " décorum " auquel chacun des particuliers se plait à se soumettre' aussi bien pour la tenue que pour la discipline ; c'est, en second lieu, une grande modération oratoire. Un seul discours peut être prononcé : c'est celui de l'abbé. Or, personne ne semble se plaindre, ni souffrir de l'antique sagesse de cette règle, qui ferait d'ailleurs, sans doute, le désespoir de certains jaseurs qui s'imaginent qu'une fête est absolument manquée s'ils n'ont pas fait entendre à la tribune les accents de leur éloquence. Les confrères des Echarpes Blanches, avec un sage bon sens, se sont mis d'eux-mêmes à l'abri d'un des travers de nos fêtes populaires. "
Et c'est l'évocation, avec une pointe de malice, du cortège, de la réception chez l'abbé, de l'inspection de la compagnie, le tout selon une ordonnance légèrement différente de celle que nous connaissons aujourd'hui.
Oubliant pour quelque temps ses études de zoologie et d'anatomie, voici le professeur Emile Yung (1854-1918) de Genève, qui s'abandonne au charme de Montreux. Il consacre à ce pays, qu'il considère comme l'un des plus beaux du monde, un livre touchant à plus d'un égard et qui prend, a soixante ans de distance, une résonnance toute particulière. Après avoir défini le caractère du Vieux Montreusien, " attaché de toutes les fibres de son coeur à son sol ", Yung se laisse entraîner à raconter l'histoire de l'Abbaye des Echarpes Blanches, la " plus florissante " des sociétés montreusiennes : " On a dit que tout Vaudois vient au monde avec une carabine sur l'épaule ; le fait est qu'il est, pour ainsi dire de naissance, un excellent tireur, aimant et fréquentant le tir par une sorte d'aptitude héréditaire et pour le plaisir qu'il y goûte, plus que pour le gain qu'il en retire. Tir au pistolet, tir au canon, tir au fusil sont également en faveur. La qualité de membre des Echarpes Blanches est particulièrement recherchée. Cette société compte dans son sein le vieil élément montreusien, c'est là qu'on le rencontre dans son plus haut degré de pureté, en sorte que ses assises solennelles, qui ont lieu tous les deux ans au mois de mai ou de juin, présentent un vif intérêt au point de vue historique. " Après avoir décrit les différents actes de la fête, de la réception chez l'abbé " qui s'est mis en frais " pour accueillir les confrères, à la danse, le soir, en plein air, oÙ l'on garde " des attitudes correctes et dignes ", Emile Yung conclut : " J'ai eu l'occasion de feuilleter le vénérable " cartulaire " qui renferme les actes de fondation et la liste manuscrite des membres passés et présents de la noble confrérie. Combien ces pages sont respectables et que de souvenirs s'y trouvent attachés " 3
Quelques années plus tard, c'était au tour de Gustave Bettex (18681921), rédacteur de la Feuille d'Avis de Montreux, député et conseiller national, auteur d'un beau livre sur Montreux, de se pencher sur le passé des Echarpes Blanches. Sa petite plaquette 4 , aujourd'hui introuvable, avait été éditée à l'occasion de la 1231 fête, en 1900. Elle est ornée de photographies de l'époque, qui ne manquent pas d'intérêt et qui sont une illustration de ce qu'était Montreux au moment du gros " boum ".
Bettex se laissa, une fois encore, tenter par le sujet. Mais, cette fois-ci, ce fut pour en faire une courte pièce en vers, sous forme d'idylle en un acte 5. Nous n'en retiendrons que les vers suivants : " Retentissez encor, doux refrains du pays Bonnes vieilles chansons que je chantais jadis. Voyageur qui rêvais de grandes capitales je viens me recueillir près des cloches natales Et ne plus vous quitter, beau lac, chalets, vieux bois Doux foyer des aïeux qui sent bon l'autrefois... Avril peuple les nids ; et le chant de la grive Qui, dans la paix du soir prend son vol et s'élève Se marie aux accords profonds et langoureux Qui retiennent encor les couples amoureux. Le pays est en fête et sa gaîté si franche Emplit les coeurs joyeux : c'est soir d'Echarpes Blanches...
La petite étude historique de Bettex servit de base à tous ceux, qui, par la suite s'intéressèrent à la plus vieille société montreusienne, que ce soit Frédéric Amiguet, dans ses " Abbayes Vaudoises " 6, Pierre Grellet, jean Nicollier 7 et tout récemment encore Edouard Helfer 11, qui se plaît à décrire cette " certaine pompe " présidant aux fêtes bisannuelles.
Dans une nouvelle, fortement teintée à l'eau de rose, intitulée " jozelle ", qui a pour cadre les alentours de Montreux, dans le premier quart de ce siècle, Mme Berthe Clerc place l'un des épisodes de son histoire, précisément le jour de la fête des Echarpes Blanches. Ecoutons-la décrire le cortège et raconter la réception chez l'abbé. " En tête, immédiatement derrière la fanfare, M. l'abbé avançait gravement, scandant ses pas du choc de sa haute canne, majestueux dans sa forte corpulence et un bon sourire flottant au milieu de sa barbe grise. Ces messieurs de l'Abbaye le suivaient deux par deux. Au milieu du cortège, la bannière jaune et blanche de la société était entourée d'une garde d'honneur...
Au son de la musique, la procession défila lentement le long de la rue principale et pénétra dans le vaste parc ombragé d'arbres séculaires.
Déjà, les allées étaient encombrées de la foule des invités et un essaim de jeunes filles, en costume national, s'empressaient autour des arrivants, chargées de rafraîchissements, offrant des corbeilles de ces délicieuses gauffrettes qu'on appelle " bricelets " dans le pays. "9
Enfin, pour nouer cette petite gerbe littéraire, citons quelques vers de la ballade que le bon poète William Argenton dédiait, en 1954, à l'abbé-président :
" Venus de Veytaux et des Planches,
Venus aussi du Châtelard,
Dignes, graves ou rigolards
Sous le haut de forme qui penche,
Pacifiques miliciens
Dont le zèle jamais ne flanche,
Salut à vous, Montreusiens,
Beaux messieurs des Echarpes Blanches ! "

Cachet armorial de l'Abbaye, datant probablement du XVIIe siècle