Historique
CHAPITRE IX
De 1900 à nos jours
1900 ! C'est l'âge d'or des temps modernes. Le ciel est serein, la vie facile. L'idée d'une guerre européenne parait invraisemblable. En Suisse règne une stabilité politique que même les revendications sociales ne parviennent pas à ébranler.
Montreux, où des têtes couronnées viennent chercher un bienfaisant anonymat, où des écrivains célèbres côtoyent les héros du sport naissant, où de grandes mondaines rencontrent des hommes d'affaires, jouit d'une prospérité inouïe. A la très modeste station de 1835, avec ses deux hôtels et ses quelques pensions-famille, a succédé une ville cosmopolite, dont la renommée est bien établie dans les cinq parties du monde. " C'est une véritable explosion du sol ", écrira plus tard Gilles dans ses souvenirs. Aucune entreprise n'est trop hardie pour les Montreusiens qui, non contents d'avoir édifié deux palaces, construisent funiculaires et chemins de fer, ouvrent de nouvelles artères, organisent des fêtes brillantes, font jouer la comédie et pensent que rien ne saurait arrêter le développement de leur cité.
A l'heure des trains, à vapeur cela va sans dire, une longue théorie d'omnibus à deux chevaux attendent à la gare élégantes Parisiennes ou Anglaises excentriques tandis que, soulevant un nuage de poussière, les deux ou trois premières automobiles n'ont pas de peine à croiser les trams à impériale - nouveauté du siècle - dont le bruit de ferraille réveille les estivants.
Etonnés de voir leurs deux golfes se peupler de soixante-dix hôtels et de villas aux styles divers et à l'esthétique périmée, surpris de voir grandir leur ville comme par enchantement, les Montreusiens vivent dans l'aisance que leur vaut une industrie nouvelle : l'hôtellerie. Et toutefois si, pour les besoins de la cause, ils parlent indifféremment la langue de Goethe ou celle de Shakespeare, ils n'oublient pas qu'ils sont aussi propriétaires d'un petit coin de vigne, quelque part entre Chailly et Plan-champ 1.
Pour les Echarpes Blanches, c'est également la belle époque. La première fête du siècle a lieu chez Alexandre Emery, dans " ce ravissant jardin que se partagent la Villa Florentine et l'hôtel du Cygne ". " Grandiose réception ", écrira Gustave Bettex. Liqueurs fines et douces, vins capiteux, tables chargées de monticules de " délicatesses "...
Pour la première fois, on convie à la fête, sous le Marché couvert, les filles des membres décédés, ayant un frère dans la société.
Quelques difficultés ayant surgi à ce propos, l'Abbaye adopte, dans son assemblée générale du 27 avril 1902, des dispositions " pour l'invitation des filles de membres ", qui peuvent participer à la fête dès l'âge de 16 ans. Elles n'ont toutefois droit qu'à quatre fêtes, à moins qu'entre temps elles aient trouvé un confrère pour mari.
Cent francs pour le Marché couvert!
Montreux, le 3 mai 1902. Le Conseil administratif du Cercle Montreux.
Au Comité de l'Abbaye des Echarpes Blanches de et àMontreux
Monsieur l'Abbe Président et Messieurs,
En réponse à votre honorée du 2 courant, nous avons l'avantage de vous informer que vous êtes autorisés àutiliser le Marché Couvert pour votre fête du 14 juin prochain, contre le prix habituel de location de Fr. 100.-.
Nous vous autorisons aussi à prendre possession de la halle dès vendredi soir et à faire placer à vos frais deux lampes électriques pour éclairer l'estrade de la musique.
Au nom du Conseil de Cercle
Le Président Le Secrétaire
A. Emery. V. Cochard.
Et, pour bien montrer toute la considération qu'il a pour ces demoiselles, le Conseil décide d'attribuer, lors du bal de l'après-midi, " les six premières danses aux filles de membres costumées ayant pris part à la réception chez l'abbé. Dès la 7e danse jusqu'à l'interruption par le souper de la musique, le bal sera aussi accessible aux dames et demoiselles, parentes des sociétaires et ensuite au public ".
Et le Conseil s'empresse de préciser que la carte est gratuite pour les membres, mais qu'elle coûte trois francs aux non-sociétaires...
Le 14 avril 1903, le centième anniversaire de l'entrée du Canton de Vaud dans la Confédération est célébré partout avec autant d'enthousiasme que d'éclat. Montreux organise un grand cortège, auquel l'Abbaye des Echarpes Blanches se fait un devoir d'être représentée.
Elle délègue, pour porter son drapeau, Maurice Cochard et quatre confrères. Quinze couples " aux couleurs de la société " en forment la gracieuse escorte, et obtiennent un joli succès.
Les années passent sans apporter de grands nouveaux, sinon que l'abbé-président est habilité à représenter l'Abbaye, en mai 1905, à un échange de vues, à l'Hôtel de Ville des Planches, entre les délégués des sociétés montreusiennes au sujet de la construction d'une " grande salle ".
A l'assemblée générale du 21 avril 1907, une intéressante proposition qui n'aura, d'ailleurs, pas de suite, est faite par un membre. Il demande que " l'année de la fête lors d'un seul tir avec prix en nature, il soit délivré, en lieu et place des lots d'épicerie, un petit souvenir, soit médaille ou autre objet ".
En 1908, un décès étant survenu dans la famille de l'abbé-président Oscar Légeret, la fête est retardée de quelques semaines et n'a lieu que les 25 et 26 septembre. Bien qu'il soit fortement question de l'organiser au stand de Ballalaz, " ce qui lui donnerait un caractère plus intime ", elle se déroule, cette fois encore, sous le Marché couvert qui, pour l'occasion, avait été complètement clôturé.
La fête, très réussie, fut marquée par quelques incidents, provoqués par la " Lyre ". On lit, en effet, dans les procès-verbaux, quelque temps plus tard, que le Conseil a pris acte des nombreuses critiques qui " se sont fait jour concernant la façon peu brillante dont notre corps de musique a joué soit pendant le cortège, soit pendant le bal. De nombreux musiciens ne rejoignent le cortège qu'au moment où celui-ci pénètre dans le Marché couvert, c'est-à-dire juste au moment de se mettre à table. Le comité du bal se plaint, en outre, que les musiciens, qui jouent pendant le bal, paraissent se soucier beaucoup plus de soigner leur propre personne, que de faire danser les membres de la société. Il semble que le prix qu'ils demandent est hors de proportion avec le travail qu'ils fournissent. " C'est pourquoi en 1910, ce fut l'" Instrumentale de Territet ", qui avec ses trente-cinq musiciens, fut choisie. Elle donna entière satisfaction.
Les deux fêtes suivantes - celle de 1912 et celle de 1914 - connurent également un vif succès et mirent fin à cette période unique de l'histoire montreusienne.
La première guerre mondiale
" On a assisté, écrit Ramuz au début du Grand Printemps, dans l'espace de quelques jours, à un renversement radical des valeurs..."
C'est un véritable coup de tonnerre qui éclate dans le ciel bleu de l'Europe, lorsque, le 1"' août 1914, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie, et le 3 à la France, et qu'elle viole, le 4, la neutralité de la Belgique et du Luxembourg.
Il n'y a plus d'illusions a se faire. La paix, à laquelle on croyait tant, n'est plus qu'un Mot 2.
En Suisse, tandis que l'armée mobilise et s'apprête a occuper les frontières, les ménagères, craignant la disette, se livrent a un assaut en règle des magasins. Les banques ferment leur guichets et les étrangers cherchent à regagner leur pays, par le plus court chemin.
Où l'on craint la fin du monde...
A l'assemblée générale du 3 avril 1910, le Conseil propose que la Fête ait lieu les vendredi et samedi 3 et 4 juin.
Un confrère " demande que, vu la fin du. monde annoncée pour le 18 mai par les astronomes, à cause du passage de la terre dans la queue de la comète de Halley, cette date soit avancée en mai . , afin que les sociétaires puissent joui . r une dernière fois de cette belle fête.
A la votation, cette proposition fait une voix, celle de son auteur. " (Séance du 3 avril 1910.)
Montreux, dont la saison s'annonçait comme particulièrement brillante, se vide en quelques heures.
" Une longue nuit s'étend sur le continent... "
Quatre ans, durant lesquels personne n'aurait le cœur de penser à autre chose qu'aux souffrances des peuples en guerre !
Que d'événements séparent la joyeuse assemblée générale du 5 juin 1914, à l'aube d'une fête très réussie, de celle du 30 mai 1915 au cours de laquelle on n'hésita pas à accorder 800 francs - les tirs ne pouvant avoir lieu - à Oeuvre des soldats suisses rentrés de l’étranger et aux Suisses nécessiteux de l'étranger.
L'activité de la société est pour ainsi dire nulle. En 1916, au cours d'une brève assemblée générale (20 minutes !), on décide de n'organiser ni fête, ni tir. L'année suivante aucune assemblée n'est convoquée. En 1918, en revanche, pour donner suite au désir exprimé par quelques-uns, la société offre à tous ses membres un " modeste banquet patriotique " au Café Mounoud. Une gratification est votée à ceux qui, pour des raisons de service militaire, ne peuvent y assister.
Quelques mois plus tard, c'était l'armistice
L’entre-deux-guerres. 1919-1939
Les quatre années de guerre avaient causé à Montreux un tort incalculable. Malgré les efforts d'hommes entreprenants, la station ne put retrouver, d'emblée, sa vogue d'antan. L'Europe sortait de cet interminable conflit considérablement affaiblie et bouleversée tant du point de vue économique que politique. Le tourisme fut, on le conçoit aisément, l'une des premières victimes de ce nouvel état de faits 1.
Une période difficile s'ouvre pour Montreux, une période qui est marquée par un retour à plus de simplicité, et cela même au sein de l'Abbaye des Echarpes Blanches, dont l'un des confrères demande - signe des temps - plus de modestie et de " démocratie " dans les manifestations. Fini le luxe d'autrefois, mortes aussi les grandes et somptueuses réceptions.
La première manifestation d'après-guerre est un tir avec un modeste banquet, le 25 septembre 1919. L'année suivante, on doit encore renoncer à la fête et ce n'est que le 10 juin 1921, que l'abbé Henri Bujard, en fonction depuis 1915, peut recevoir chez lui les confrères, heureux de porter, a nouveau, leur vieille tenue. Le tir se déroule à Glion, le nouveau stand de Chailly, pour la construction duquel la société versera une subvention de 750 francs, n'étant pas encore utilisable.
Si la société, en 1921, refuse de participer à la Fête des Narcisses, elle délègue, en revanche, avec la " Carabinière de Montreux ", un groupe assez important de confrères, accompagnés de demoiselles d'honneur, au cortège des Abbayes de Tir du Canton, le 15 juillet 1922, à Bex.
L'année 1923 voit les Echarpes Blanches entrer au sein de l'Union patriotique vaudoise, qui s'était donnée pour but de " répandre et de perpétuer le souvenir des traditions qui nous relient au passé, de rappeler l'histoire du peuple vaudois et de vivifier son patriotisme... La société n'a aucun caractère politique, ni confessionnel, mais elle défendra le sentiment national ".
La fête de 1923 n'eut pas lieu comme autrefois, sous le Marché couvert, mais au Kursaal, qui, tout compte fait, s'était révélé l'emplacement le plus pratique et le plus confortable. L'année suivante, le tir fut supprimé pour économiser en vue de " célébrer dignement, en 1927, le tri-centenaire de la fondation de la société ".
Cette commémoration des trois cents ans des Echarpes Blanches fut en effet l'événement marquant de l'entre-deux-guerres. La fête, fixée aux 10 et 11 juin 1927, fut préparée jusque dans ses moindres détails sous la présidence de l'abbé Paul Kuès.
Nous empruntons à l'un des nombreux journaux invités à la manifestation - La Feuille d'Avis de Lausanne - le récit de la journée :
" Samedi, par un temps malheureusement un peu gris et même quelques averses, qui du reste ne gâtèrent en rien le plaisir de la fête, la " Noble Abbaye des Echarpes Blanches " de Montreux fêtait le 300" anniversaire de sa fondation. Pour cette solennelle occasion, l'abbé-président, M. Paul Kuès, député et syndic du Châtelard - en dérogation des us et coutumes qui veulent que tous les deux ans, à la fête de la confrérie, son chef la reçoive chez lui - avait, avec l'aimable autorisation du Conseil d'Etat et du " Pro Chillon ", convié son monde à Chillon dont le superbe décor donna au début de la journée un lustre tout particulier... Mais le pittoresque fut complet quand arrivèrent, commandés par le capitaine A. Puenzieux, de Clarens, et accompagnés de leurs antiques bannières, les membres de l'Abbaye, en redingote noire et haut-de-forme, pantalon blanc, ceints de l'écharpe blanche plissée, à la main, une canne à pommeau d'argent, avec un cordon jaune et blanc enroulé. Ils sont quelque deux cents, et le coup d'oeil est vraiment de choix de tous ces hommes de fière allure, vétérans à moustaches blanches, tireurs dans la force de l'âge, jeunes recrues de l'année, groupés au garde-à-vous pour entendre l'allocution de leur abbé-président, debout au pied de l'escalier d'honneur, appuyé sur sa vénérable crosse enrubannée, qui fut donnée en 1760 à l'Abbaye. "
Après avoir décrit l'atmosphère régnant au cours de la collation, dans la salle des chevaliers, le chroniqueur de La Feuille d’Avis de Lausanne ajoute : " Un choeur, formé de membres de la confrérie, dirigé par M. Oscar Blanc, député, se produit. M. l'abbé-président, alors, derrière qui se tiennent deux des gardes du château, adresse les remerciements de l'Abbaye au Conseil d'Etat et particulièrement à M. Dubuis, président du " Pro Chillon ", qui ont tout fait pour faciliter la réussite de la journée. Et il joint à ses paroles un tangible et beau souvenir, un plat d'étain -du même modèle que celui offert aux tireurs - orné des armoiries des trois communes montreusiennes; et d'une dédicace. M. le conseiller d'Etat Dubuis remercie, en quelques paroles émues et cordiales, puis après le Cantique suisse, exécuté par la Lyre et accompagné par toute l'assemblée debout, la séance est levée. En un clin d'oeil, chaises et bancs sont poussés contre les parois et la jeunesse s'en donne à cœur joie de danser... "
C'est au Kursaal, que fut servi après un cortège en ville, le banquet. La partie oratoire fort bien dirigée par M. Henri Guhl, avocat, permit d'entendre notamment le président du Grand Conseil, M. Henri Vallotton et Emile Gétaz, qui, au nom des Mousquetaires de la Tour-de-Peilz, remit aux Echarpes Blanches, une soupière d'argent.
Et la fête, comme on peut l'imaginer, se poursuivit fort tard dans la soirée, dans cette atmosphère d'amitié et de cordialité qui lui est particulière, si bien que le chroniqueur cité plus haut, le bon écrivain Maurice Porta, put conclure par ces mots : " La noble Abbaye des Echarpes Blanches maintient bien haut ses belles traditions. "
Les années suivantes passent sans heurts. Lors de la fête de 1929, on innove en organisant une promenade en bateau pour les confrères et les membres de leurs familles. L'expérience remporte d'emblée un tel succès que l'on décide de la renouveler. Cette " sortie ", comme on l'appelle, est dès lors inscrite au nombre des traditions les plus prisées de la société.
1931. L'horizon, qui un moment s'était éclairci, s'embrunit à nouveau. Une grave crise économique qui ira s'accentuant jusqu'en 1936, se manifeste : le coût de la vie augmente considérablement ; l'inflation se généralise en Europe et dévalorise les monnaies, rendant difficile, voire impossible, le séjour d'étrangers chez nous. Une nouvelle fois, le tourisme et toute l'activité qui l'accompagne sont durement frappés. Des hôtels se ferment, changent de propriétaires ou se transforment en bâtiments locatifs...
A l'Abbaye, on va jusqu'à se demander si la situation économique permettra à l'avenir la célébration de la fête bisannuelle.
Un événement qui eut, lit-on dans les procès-verbaux des séances du Conseil, " pour effet, dans la population de notre région de produire des pertes, d'accentuer la crise et de causer au dehors, soit en Suisse, soit à l'étranger, un tort moral considérable " à Montreux, allait toucher également les Echarpes Blanches. Le 23 juillet 1932, en effet, la Banque de Montreux fermait ses guichets. Il en résulta une diminution assez sensible de l'actif de la Société qui passa de 45 571 francs, à la fin de l'année 1931, à 37 008 francs, à la fin de 1932.
On ne supprima, cependant, pas la fête, mais on comprima les dépenses au maximum, à tel point que la fête de 1933, qui eut pour cadre le Pavillon des Sports, fut la plus économique du demi-siècle, ou presque...
Au lieu de s'améliorer, la situation ne fit qu'empirer au cours des années suivantes. La fortune alla sans cesse diminuant, pour ne plus atteindre, à la veille du deuxième conflit mondial, que la somme de 31218 fr. 80, les pertes faites sur les titres n'étant pas compensées par les " reconnaissances " de nouveaux membres, les demandes d'admission se faisant de plus en plus rares.
La Noble Abbaye tint bon. Elle réduisit les dépenses, supprima les subsides, limita les frais courants en ne payant plus, par exemple, les consommations lors des assemblées générales et en recourant, comme elle l'avait fait auparavant, aux cartes de fête.
En 1935, ce fut au tour de Tavel d'accueillir les Echarpes Blanches. journée très réussie, bien qu'on ait " limé " tous les postes du budget 4. A l'entrée du village, deux arcs de verdure avaient été dressés sur lesquels on pouvait lire :
" Confrères qui portez sous vos Echarpes Blanches
Et dans vos cœurs loyaux l'amour de ce pays,
Merci d'être accourus de Chillon et des Planches,
Au pied du Châtelard pour fêter l'Abbaye. "
Et plus loin :
" Soyez les bienvenus dans le petit village
Au charme bien rustique et si harmonieux,
Venez vous divertir, venez sous ses ombrages
C'est la fête à Tavel et Tavel est heureux. "
Pendant quelques instants, grâce à l'hospitalité de l'abbé-président Ernest Aubort, les membres du Conseil oublièrent les soucis, que leur causait l'avenir de la société.
L'année suivante - 1936 - tir cantonal à Montreux. Les Echarpes Blanches souscrivirent cinq cents francs au fond de garantie et votèrent en outre, une somme de cent francs pour le pavillon des prix. Une équipe de trente-deux tireurs participa également au concours des " Abbayes vaudoises ", organisé dans le cadre de ce tir cantonal. Mais c'est surtout lors de la réception de la bannière cantonale, le dimanche 12 juillet, et au cortège de l'après-midi que la Noble Abbaye se distingua, en y participant avec plusieurs couples.
Le cap difficile semble passé. Les comptes accusent un bénéfice appréciable, si bien que c'est dans l'enthousiasme, que l'on se prépare à la fête de 1937. Elle eut lieu à Glion, chez l'abbé-président Henri Jordan.
A en croire le chroniqueur du Journal de Montreux, cette fête - la 143e - fut plus qu'une réussite. La population de Glion, avec une unanimité touchante, avait arboré partout drapeaux, écussons, armoiries des vieilles familles montreusiennes.
Les tubes des confrères
" ... Venait ensuite l'intrépide infanterie des mousquetaires. Au rythme de la marche, on voyait au loin onduler la ligne souple des " tubes ". Car c'est dans la coiffure surtout que les Echarpes Blanches allient, avec une bonne humeur bien vaudoise, la fantaisie et la discipline. Certes, tous portent le , chapeau noir de cérémonie ". Mais quelle variété magnif ique et quelles riches trouvailles: tuyaux de poële ou gibus roussis, petits bords plats ou larges ailes remontantes, huitsreflets bien repassés ou hérissés à rebrousse-poil comme le dos des matous en colère ; les uns reposant bien en avant sur la racine du nez de leur propriétaire, d'autres simplement retenus par une pai . re d'oreilles complaisantes, d'autres enfin, juchés sur le sommet du crâne ou gaillardement rejetés en arrière comme des auréoles d'anges en goguette. Plus ils sont vieux et démodés, plus on les admire et quelques jeunes recrues qui arboraient le tube de noce de l eurs grands-pères ont excité, je l'avoue, ma vive ja lousie... "
L'après-midi, en lieu et place de la traditionnelle balade sur le lac, on monta à Caux, où dans les jardins du Palace, on dansa au milieu de l'allégresse générale.
Ajoutons encore que le village de Glion, à l'occasion de cette fête, offrit un chaudron armorié aux Echarpes Blanches, qui en firent un challenge.
Deux ans ont passé. Le 3 juin 1939, sur le seuil du Château du Châtelard, le Dr René Vuichoud, abbé-président, accueillait ses confrères. " Dans les temps troublés que nous vivons, leur dit-il, il fait bon penser à ceux qui, au milieu de difficultés ont fondé notre Abbaye, l'ont vue grandir dans les bons et les mauvais Jours, ont tenu bien haut son drapeau et ont transmis à leurs descendants des coutumes et des rites que nous nous efforçons de conserver ; car nous savons bien ce qui fait la grandeur d'un pays ou d'une région : son passé, son histoire et les enseignements qui nous ont été légués par nos ancêtres ".
Ces paroles, prononcées au début d'une journée lumineuse entre toutes, allaient prendre, quelques semaines plus tard, une signification particulière.
La deuxième guerre mondiale
Septembre 1939. La guerre éclate. Comme en 1914, la Suisse mobilise. Sous la protection des troupes frontières, l'armée est mise en place, durant la première semaine de ce mois tragique.
Comme en 14, aussi, bon nombre de confrères reprennent leur fusil. Mais cette fois-ci, ce n'est pas pour une fête...
Inutile de dire que l'Abbaye se voit contrainte de cesser toute activité. Son Conseil, dont dix membres sur douze ont répondu à l'ordre de mobilisation, ne pourra se réunir qu'à fin mars 1940, pour préparer l'assemblée générale du 28 avril, au cours de laquelle M. Léon Blanc, préfet du district de Vevey, sera élu à la présidence. Il y restera jusqu'en 1947, étant admis q'un abbé ne dépose sa crosse, qu'après avoir présidé une fête.
En 1941, la société n'ayant pas l'autorisation d'organiser - vu les circonstances - de manifestation, se borne à monter, au stand de Chailly, un " tir d'entraînement " sans prix, qui connaît un beau succès.
L'année suivante est marquée par l'entrée des Echarpes Blanches au sein de la " Fédération des Abbayes Vaudoises ", qui, sous la présidence du conseiller aux Etats Louis Chamorel, vient d'être fondée, dans le but, d'une part de créer un lien entre les différentes abbayes du canton, et d'autre part de développer le sentiment patriotique de ses membres, tout en répandant le goût du tir. Cette même année, on organise, de concert avec la Société des Carabiniers de Montreux, un tir d'entraînement.
Dès le début de 1943, la situation de la Suisse, isolée au milieu des puissances de l'Axe, devient très critique. On trouve un faible écho des préoccupations de nos autorités dans un ordre, émis par le Département militaire du Canton de Vaud, qui précise qu'aucune attribution de munition ne pourra être faite ; de plus les abbayes possédant un stock de cartouches doivent les rendre aux arsenaux. Quant aux festivités elles sont naturellement supprimées.
En 1944, le tir peut avoir lieu, mais au mois de septembre. Signalons aussi qu'une forte délégation des Echarpes Blanches - vingt couples en costume accompagnant le Conseil et son drapeau - prend part à la réception organisée en l'honneur de M. Marius Léderrey, élu président du Grand Conseil. C'est la seule fois que l'Abbaye put compter parmi ses confrères un " premier citoyen du canton ".
Enfin, en septembre 1945, les trois Abbayes montreusiennes organisent, ensemble, un tir, qui devait marquer la fin de ces tragiques années de guerre, d'où une nouvelle fois, notre pays sortait intact.
Vers l'avenir
Très vite, Montreux qui, comme pendant la première guerre, avait été fortement touché dans sa chair vive - l'hôtellerie - allait repartir et grâce à un effort de tous, reprendre dès la fin des hostilités, sa place parmi les grandes stations suisses, voire européennes.
Ce n'est pas le lieu, ici, de rappeler les nombreuses initiatives, qui ont vu le jour depuis 1945, et, qui toutes témoignent de la confiance que les Montreusiens ont dans l'avenir de leur ville.
Et les Echarpes Blanches, elles aussi, après un temps de léthargie forcée, allaient connaître, gràce au dévouement d'hommes actifs et entreprenants, un regain de vitalité.
Cette vitalité se manifesta en 1946, déjà, lorsqu'il fallut se prononcer pour ou contre une fête, cette année-là. On trancha la question par l'affirmative et le ler juin, l'abbé-président Léon Blanc, préfet du district, recevait, à la rue du Centre les confrères, heureux de renouer avec l'une des plus vieilles traditions du lieu, interrompue pendant sept ans. Dans un décor de fleurs et de drapeaux, au milieu de chansons - le conseiller d'Etat Jaquet ne forma-t-il pas, à cette occasion, un petit chœur ? - le " 45 " coula à flot...
L'année suivante, Léon Blanc cédait sa place au Docteur D'Arcy Chessex.
Un autre changement intervenait au sein du comité. Après trente-six ans de fidèles et loyaux services, le sergent Louis Vuichoud demandait à être relevé de ses fonctions. L'assemblée fit droit à sa requête et désigna André Monnet pour le remplacer.
L'année 1947 devait être marquée d'une pierre blanche. Echallens, en effet, organisait le premier tir cantonal d'après-guerre et Montreux avait, depuis 1936, la garde de la bannière de la Société vaudoise des Carabiniers.
Nombreux se souviennent sans doute encore de ce que fut la remise solennelle de cette bannière, le dimanche 13 juillet. Plusieurs semaines avant, on arrêta la formation de la délégation devant accompagner le comité de 1936. Elle comprenait outre le porte-drapeau, entouré de quatre gardes, l'abbé-président portant une crosse toute fleurie, cinq membres du Conseil et huit couples de jeunes. La journée fut pour nos Montreusiens et Montreusiennes, à en croire les récits qu'en fit la presse, un véritable triomphe.
L'assemblée générale de 1948 fut saisie d'un important problème : la cotisation. " Notre capital va en s'amenuisant petit à petit, dit en substance l'abbé-président. Face aux exigences du fisc, en prévision aussi des futures dépenses inévitables, il faut que l'on maintienne notre fortune à son niveau actuel ". Après une longue discussion, au cours de laquelle on put constater, une fois de plus, combien les confrères étaient attachés aux traditions de l'Abbaye, le principe d'une cotisation fut admis à l'unanimité. Cette décision fut mise à exécution l'année suivante.
Tout ceci n'empêcha pas la 147' fête d'avoir lieu et de connaître, bien qu'encore " réduite " - comme la précédente - un franc succès. " Vendredi, écrit le journal de Montreux, pluie, froid, neige à l'horizon. Les esprits sont anxieux. Samedi : ciel bleu, soleil ; les coeurs sont pleins de joie et de reconnaissance. " Il faut croire que le " Bon Dieu est non seulement Vaudois, mais qu'il est encore de Chailly... ". De Brent, où ils s'étaient donné rendez-vous, les confrères gagnèrent, au son de la fanfare, la " Lézardière ". Dans la cour, l'abbé-président, D'Arcy Chessex, leur adressa quelques mots amicaux, avant de leur ouvrir toutes grandes les portes de sa demeure.
En 1950, ce fut au tour de l'abbé Gustave Marquis de recevoir la société chez lui, à Territet, avec, comme de coutume, le soir banquet au Montreux-Palace. La même année, encore, une délégation des Echarpes Blanches prit part, les 22 et 23 juillet, aux grands cortèges du Centenaire de Montreux.
Il faut noter qu'à l'assemblée du 26 mars 1950, la société décida, d'une part, la création d'un " fonds pour l'historique " et d'autre part l'impression des statuts, une question pendante depuis bien avant la guerre.
La fête de 1952 fut, elle aussi, dans les meilleures traditions montreusiennes. Ignorant la gravité du mal qui le minait et qui devait l'enlever brusquement huit jours plus tard, Marius Léderrey reçut ses hôtes, dans les jardins du Palace.
Ce fut la dernière " fête réduite ", puisque, dès 1954, on réintroduisit la promenade en bateau.
On en parla d'ailleurs beaucoup de cette fête de 1954, puisqu'elle était la cent-cinquantième. Il appartint à Henri Anet de la présider.
On fit débuter la fête au Temple des Planches, par un culte célébré par le pasteur Edouard Payot. Ce fut la première fois aussi, que les cloches sonnèrent pour saluer le cortège des Echarpes.
Après la réception chez Henri Anet, à Veytaux, où, depuis 1627, il n'y avait eu que dix fêtes, l'Abbaye s'embarqua à Territet pour un tour du Haut-Lac. Le soir, tout le monde se retrouvait, au château de Chillon, que le Conseil d'Etat avait consenti à " prêter ", pour cette fois.
Dans sa dernière séance de l'année, le Conseil discuta, longuement, la question de savoir si les Echarpes Blanches prendraient part aux cortèges organisés dans le cadre de la Fête des Vignerons, toute proche.
Finalement, on décida d'en envisager la possibilité, estimant que cela serait un premier pas vers un resserrement des liens, qui unissent Montreusiens et Vevey sans, et les Echarpes Blanches auraient alors ceuvré pour le bien commun. La question fut rapidement tranchée par la suite, la Confrérie des Vignerons ayant décidé de ne pas inviter de délégations des Abbayes vaudoises à ses cortèges.
Pour que sonnent les cloches...
" ... L'Echarpe Blanche cultive la tradition de réunir ses confrères à l'Eglise de Montreux, car elle aime unir ce témoignage symbolique d'un hommage au Bon Dieu, avant de s'en aller célébrer la bonne union et fidèle amitié entre tous les membres de nos familles. Chacune de nos cités s'honore d'une église, qui constitue, en fait, le centre spirituel de notre pays ; à Montreux, Saint-Vincent, le patron des vignerons. Si l'idée que l'on a eue d'associer à l'Abbaye des Echarpes Blanches les cloches de notre temple n'a pu se réaliser cette année (en 1952), parce que trop novatrice, je ne doute pas qu'elle fera son chemin et que, plus tard, nous pourrons entendre à notre fête, le salut des vieilles cloches qui ont sonné jadis pour nos mariages et aussi pour nos deuils..."
Pour compenser, la Noble Abbaye fut filmée, le 24 septembre 1955, par la " Condor Film AG " à Zurich, chargée, par la Société suisse des Carabiniers, de préparer un court-métrage sur le tir chez nous. Cette bande, qui fut projetée dans les principales salles de cinéma de notre pays, obtint un très vif succès. La version allemande a été présentée sous le titre " Auge am Visier ", et la version française sous celui, moins heureux, d'" (Eil au guidon ".
La fête de 1956 aurait dû être présidée par Robert Bonjour, lieutenant d'abbé depuis 1953. Pour des raisons d'ordre familial, ce dernier demanda que son tour soit reporté à deux ans. Albert Kauert fut proclamé abbé-président et eut la joie d'accueillir, par un temps splendide, l'Abbaye dans le jardin de la Rouvenaz. Chacun garde encore le souvenir de cette fête charmante, comme de celle de 1958, à Chailly, sous la présidence de Robert Bonjour. En 1960, enfin, après avoir assisté à un culte à la chapelle de Brent, l'Abbaye se rendit à Chernex, où Vincent Besson et tout le village la reçurent " à bras ouverts ".

La coupe d' abbé (1900)