Historique
CHAPITRE VI
Le XVIII siècle
Dans une lettre qu'il adressait à l'un de ses amis vaudois, l'Anglais Edward Gibbon écrivait : " Quand je compare votre état avec celui de vos voisins, c'est avec plaisir que je le prononce heureux. " 1
Les Vaudois du XVIIIe siècle étaient-ils conscients de ce bonheur ? je l'ignore, mais on sait, du moins, qu'ils jouissaient - les témoignages sont nombreux sur ce point - d'une réelle prospérité et d'un bien-être enviable, que leur valaient la sage administration de Berne et la richesse naturelle du pays.
De cela, on en trouve un écho jusqu'au sein de l'Abbaye des Echarpes Blanches, pour laquelle va s'ouvrir, après des débuts hésitants, une période particulièrement bénéfique.
L'honorable Conseil de la Noble Abbaye
Dans toute société bien organisée, il y a, pour régler les mille et un détails qui font son existence, un président, un secrétaire et un caissier, entourés de quelques membres de bonne volonté...
L'Abbaye des Echarpes Blanches n'a pas failli à la règle et, dans les statuts de 1627 déjà, elle fixait la composition du comité, ou pour employer le langage du temps, de l'honorable Conseil. Ce n'est, toutefois, qu'à partir du XVIIIe siècle qu'on le voit, ce Conseil, fonctionner avec régularité et prendre ses responsabilités, donnant ainsi à la société l'équilibre nécessaire.
Renouvelé tous les deux ans, au cours d'une séance spéciale, il avait à sa tête, comme c'est encore le cas aujourd'hui, un abbé - ou président -choisi tantôt sur les Planches, tantôt sur le Châtelard.
En entrant dans sa charge, le nouvel abbé prêtait serment dans les termes suivants, qui définissent assez exactement sa tâche : " jurera de procurer l'honneur et le profit de LL. EE. nos Souverains Seigneurs et celui de la Société, et d'éviter leur dommage de tout son pouvoir, d'observer et maintenir les droits d'icelle, de ne rien faire d'important sans l'ordre du Conseil, qu'il fera assembler, quand le cas le requerra, exécutera les délibérations qui seront prises dans les dites assemblées, tiendra secret ce qui ne doit être révélé et rendra bon compte de sa négociation, quand il en sera requis " 2.
Ainsi donc, l'abbé avait à présider les séances du Conseil de même que les assemblées générales, à veiller jalousement sur la fortune de la société, à organiser le tirage, sans parler des tâches spéciales qui lui étaient dévolues. A la fin de son mandat, l'abbé demandait à l'assemblée " son congé, sous offres de rendre bon et fidèle compte de sa négociation ". De très rares exceptions mises à part, le congé lui était accordé sans peine et, dans les mois suivants, il présentait ses comptes, qui étaient alors passés " au crible ". Des confrères qualifiés étaient commis pour les examiner et lorsque tout était fini, volontiers ils mangeaient ensemble, comme ce fut le cas le 26 décembre 1709, où ils préférèrent " prendre un repas, honnête et modéré, au lieu de retirer un salaire pour telle audition ".
Dans la seconde moitié du siècle, il fallut prendre des mesures pour éviter toute négligence de la part des abbés : à l'avenir, fut-il décidé, " les abbés rendront leur compte une année après leur décharge pour le plus tard et payeront de même l'intérêt ".
Pour l'aider dans ses multiples fonctions, pour le remplacer éventuellement lors d'une séance, l'abbé avait - et a toujours - un lieutenant qui lui succédait automatiquement.
Le lieutenant d'abbé était nommé à la pluralité des voix sur proposition de trois noms. Il ne semble pas qu'il ait eu, au cours des ans, une tâche bien définie, sinon celle de se préparer le mieux qu'il pût, à son " abbatiat " ou à sa préfecture, comme on disait alors.
Le troisième personnage du Conseil était le secrétaire, choisi généralement parmi les notaires de la paroisse. Le serment, qu'il était appelé à prêter, stipule qu'il devait " se trouver en personne aux assemblées du Conseil en étant averti " et écrire " fidèlement les délibérations qui y sont prises ". En outre, il " dressera les comptes des abbés en due forme, écrira les tireurs qui auront des prix à mesure que les commis du tirage lui indiqueront l'égance (ou la répartition) de l'argent qui sera exposé ".
C'est également le secrétaire qui s'occupait des archives de la société, que l'abbé David Chevalley proposait, le 3 mars 1737, de mettre en sûreté " dans un coffre bien fermant à deux clefs " pour éviter que droits et titres ne se perdent.
Le Sieur abbé demande son congé
"Le dit Sieur Aubort, abbé, ayant exposé qu'ayant exercé la charge d'abbé... il requiert que son congé luy soit accordé, et qu'il soit délibéré ensuite en quel jour les changements de charge se feront et quel l'on établira pour abbé. L'honorable Conseil, après avoir le tout de près examiné la proposition du dit Sieur abbé, il lui a été par connaissance accordé avec remerciement sous la condition qu'il rendra bon et fidèle compte et que Messrs les fiscaux avertiront le général pour leur assemblée en la Maison commune des Planches le jeudi 9 de janvier, sur les huit heures du matin, pour faire le changement de charge, comme de coutume. " (Séance du 28 décembre 1720.)
Siégeaient en outre au sein de l'honorable Conseil, six conseillers, trois des Planches et trois du Châtelard, chargés de donner " bon et sincère avis à l'abbé ", quatre contrôleurs, choisis aussi à part égale sur l'une et l'autre communes, ainsi que deux fiscaux, qui eux promettaient " d'obéir aux ordres de la part des abbés et de les exécuter fidèlement et exactement ". Il appartenait, en particulier, aux fiscaux de convoquer les confrères aux assemblées ainsi qu'aux ensevelissements.
Chaque membre du Conseil était rétribué, bien modestement d'ailleurs, pour ses peines.Quand le Conseil se rencontrait-il ? Il n'y avait pas de règle fixe. Ce pouvait être au retour d'un ensevelissement, à la sortie du culte ou du catéchisme, ou bien encore " à l'instance " de l'abbé. Il n'était pas toujours facile à ce dernier d'avoir tout son monde présent et il fallut même, et plus d'une fois, renvoyer des séances, deux ou trois membres seulement ayant répondu à l'appel.
La bravade
Les " tirages " et les " bravades ", qu'on nomme aussi " parades ", seront, au cours du XVIIIe siècle, l'un des éléments essentiels de l'activité de l'Abbaye. A l'encontre de ce qui s'était vu au siècle précédent, ces " tirages " vont avoir lieu régulièrement tous les deux ans et le Conseil autant que les confrères attacheront le plus grand prix à ce qu'ils se déroulent dans la bienséance et selon un ordre, dont périodiquement ils préciseront certains points 3.
C'est ainsi que pour la " pourmenade " de 1700, déjà, des mesures avaient été prises pour qu'il n'y paraisse " rien d'indécent ni (d') indigne ". Et avant même que soit adopté le règlement, dont on a parlé plus haut, on choisissait avec soin ceux qui " devront agir pour la conduite et actions requises à la compagnie ".
En effet, avant chaque " sortie du drapeau ", on établissait des " officiers pour conduire la bravade ", dont le principal responsable était le capitaine. Il se voyait attribuer un lieutenant et deux sergents. En outre, on désignait un enseigne et un lieutenant d'enseigne, ainsi que deux commis pour le tirage. Certains considéraient ces charges comme une distinction, allant jusqu'à offrir des prix pour les meilleurs tireurs - ce fut le cas, par exemple en 1774 - " en reconnaissance de l'honneur qu'on a fait de les établir dans les grades qu'ils ont ". D'autres, au contraire, se refusaient à remplir leurs fonctions, qui de capitaine, qui d'enseigne.
Evoquons ici les démêlés que l'honorable Conseil eut, en 1758, avec le receveur Jean-Pierre Puenzieux, qui, à la pluralité des voix, avait été proclamé capitaine. Il refusa, arguant " que ses occupations de receveur du Chàtelard et de secrétaire de milices lui donnent présentement beaucoup d'occupations et de travaux, étant obligé d'un côté à se faire payer au cours de ce mois des lods et censés dues au dit Châtelard, et de se trouver auprès du Noble Seigneur Baron à la fin de ce mois, qui tombe à la journée fixée pour le dit tirage, comme en fait foi une lettre qu'il a communiquée à un membre de l'assemblée, outre les rôles de milices, qu'il est obligé de dresser avant les revues ".
Le Conseil n'accepta pas les excuses du receveur Puenzieux pour les raisons suivantes :
" 1. Il a constamment joui et profité de tous les avantages et bénéfices de la société ;
2. A supposer les occupations qu'il a sur les bras, une journée ne doit ou ne peut lui être onéreuse, moins encore porter préjudice ni à ses droits ni à ceux du Noble Seigneur Baron;
3. Supposé que le dit Seigneur Baron lui eut fixé précisément le temps de se trouver au dit Berne à un certain jour, ce qui n'est point. Il n'est pas à présumer que le dit Seigneur Baron, qui aime la paix, la concorde et le bon ordre, refusât de laisser à son receveur l'honneur de conduire la marche de cette société, dont plusieurs de ses ressortissants, ainsi que le dit Puenzieux sont membres. "
On ne sait comment l'affaire se termina, Puenzieux maintenant un refus catégorique, bien que l'on ait employé " toutes les voies possibles d'amiabilité " pour le convaincre.
Ce simple fait montre bien l'esprit qui rWait au sein de l'Abbaye des Echarpes Blanches et toute l'importance que l'on attachait aux différents actes de sa vie.
Mais revenons aux tirages eux-mêmes.
Ils commençaient d'ordinaire à l'Ascension, comme cela se faisait dans le Pays de Vaud, et se poursuivaient les deux jeudis suivants.
Les détails, que nous fournissent les manuaux et les comptes, nous permettent d'imaginer assez bien comment se déroulaient ces journées, dont la première était réservée à la " pourmenade " ou " bravade ".
Au jour fixé par l'assemblée générale, sur proposition du Conseil et avec l'aimable consentement du Seigneur Bailli, les confrères se réunissaient vers les neuf heures du matin, à l'endroit qui avait été choisi. Ce fut souvent devant le Temple des Planches.
Là, les sergents rangeaient " les confrères, en ayant égard à la taille, qualité et condition d'un chacun ". La compagnie s'ébranlait peu après, le capitaine en tête, suivi de l'abbé, portant la crosse, et de son lieutenant. Derrière eux venaient les plus âgés des confrères, qui, n'étant plus en état de porter les armes, se contentaient d'avoir au côté l'épée et la " baguette "I munie d'un petit ruban blanc. Enfin, fermant le cortège et marchant deux par deux, les autres confrères, auxquels obligation était faite d'avoir " de bons mousquets ou fusils, propres, bien polis et reluisants, avec la poudre nécessaire ". Tous, sous peine d'amende, devaient avoir leur écharpe blanche et être habillés " le plus proprement et convenablement possible ".
Touchant la bravade
Ordonné que pour la Bravade: outre Jacques Roux déjà nommé pour tambour, on se servira encore d'Abraham Puenzieux. Et qu'en place de Jean-David Mury pour phipher, on se servira de Daniel Derriard et de Pierre Chabloz, auxquels outre leurs journées, sa Révérence fera livrer à chacun une cocarde de la livrée de l'Abbaye... Tous les confrères auront le jour de l'ouverture du Tirage l'Echarpe Blanche, leurs habillements et armes propres et se trouveront à neuf heures du matin, en la maison commune à Siles. A quel effet, Sa Révérence fera faire les publications nécessaires. " (Séance du 16 mars 1732.)
Et, dans cet appareil mi-civil mi-militaire, gaillardement, la Noble Abbaye gagnait la place de la Rouvenaz, au son du fifre et du tambour.
Le règlement de 1700, que nous avons cité plus d'une fois, prévoyait en effet que la " bravade " serait accompagnée, pour ne pas dire menée, par deux fifres et deux tambours. C'était, en quelque sorte, la consécration d'un usage établi au siècle précédent déjà.
L'une des attributions de l'abbé était de prendre contact, avant le tirage, avec les musiciens. Il était laissé à sa " discrétion " et à sa " prudence " le soin de les payer pour leur peine, " au meilleur profit de l'Abbaye ". Il leur remettait, en outre, à chacun une cocarde aux couleurs de la société.
Au début du siècle, il semble que l'on n'ait pas respecté à la lettre le règlement et que l'on se soit contenté d'un fifre et d'un tambour.
Plus tard, on renforça cette " fanfare " de violons, de hautbois et même de cors de chasse, car il ne s'agissait plus seulement de conduire la compagnie, mais encore de procurer " les divertissements nécessaires à la jeunesse ".
La société ne manquait jamais d'offrir à boire et à manger à ces " joueurs d'instruments ", comme on les appelait, même si cela devait quelque peu grever son budget. Un jour - c'était en 1738 - on alla jusqu'à offrir à Pierre Dufour, de Chernex, et à François Depallens, de Clarens, de faire partie de l'Abbaye " eu égard aux divertissements... (qu'ils) ont donné le jour de l'ouverture du tirage et dans la promesse qu'ils ont faite de continuer dans de pareilles conjonctures ". Cependant, l'incorporation ne valant que pour lui " et non pour sa postérité ", Dufour déclina l'honneur qui lui était fait, préférant, comme Depallens, un substantiel dédommagement pour " ses souffrances ".
Le tirage
Et voici la Noble compagnie arrivée à la Rouvenaz, alors encore place d'armes, où bien souvent la milice montreusienne fut inspectée, en particulier par le major Davel4.
Sur le tirage à proprement parler, nous n'avons que peu de détails avant 1738, date à laquelle le secrétaire jugea bon de noter dans le manual le déroulement exact des opérations.
Le Conseil préparait minutieusement chaque tirage en tenant compte de l'état de la fortune de la société et de l'avancement des travaux de la campagne afin d'éviter, comme il le dit lui-même, toute perte d'un temps précieux aux confrères. Il soumettait ensuite le résultat de ses délibérations à l'assemblée générale, qui les ratifiait sans autre.
Ici, encore, une préoccupation domine : l'ordre et la bienséance que l'on veut voir observés constamment.
A cet effet deux commis chargés de veiller à ce qu'aucun " défaut " ne se produise étaient désignés. Mission leur était également donnée de liquider tous les différends " qui pourraient survenir " et, de contrôler les armes dont il était fait usage. Car chacun, cela va sans dire, devait employer son propre fusil.
Le tirage, on le sait, s'étendait sur trois jours. Il appartenait aux cibarres - on les nommait alors les " chegarres; " - de poser les cibles. Le tir durait, le matin de huit heures à midi et, l'après-midi, de deux heures à six heures.
Les confrères tiraient " en soldat ", c'est-à-dire en uniforme, mais " cependant en toute liberté ". Ils devaient, en outre, s'annoncer au secrétaire, au risque de voir leur coup annulé.
Celui qui réussissait le plus beau coup, le jour de l'ouverture, était proclamé, comme le dit le manual du 16 mars 1732, " Roy du Tirage ". Pour bien marquer l'estime que l'on avait pour son habileté, on établit que le roi monterait " depuis le Tirage avec l'abbé et son lieutenant, savoir l'abbé au milieu, le lieutenant à sa droite et le roi à sa gauche ". " Le roi, était-il encore prescrit, observera que tout se passe dans les règles... et rapportera à sa Révérence (l'abbé) les défauts qu'il remarquera, pour y remédier par les voies ordinaires, savoir selon la connaissance des Confrères. Enfin, Monsr. l'abbé, aux dépends de l'Abbaye, procurera un bouquet de fleurs du pays pour le dit roi, enjolivé d'un ruban blanc, à bords jaunes. "
Le tir était soumis à un certain nombre de règles avec lesquelles on ne transigeait pas. Qui prétendait, par exemple, à la " royauté " ou simplement à un prix, devait être, c'était une condition sine qua non, muni de son écharpe. En 1752, Jean-Jacques Dufour avait réussi le plus beau coup de l'ouverture, mais il était sans écharpe et n'avait même pas participé à la parade du matin. Son titre de " roi " lui fut contesté, jusqu'au moment où le Conseil l'entendit. Jean-Jacques Dufour expliqua alors qu'il n'avait pu se rencontrer à la bravade " à cause qu'il a été empêché par l'orage qu'il fit ce jour sur le lac, où il s'est trouvé avec un bateau, comme plusieurs membres peuvent le relater ".
Le Conseil admit ces raisons et Dufour reçut finalement son bouquet de fleurs du pays !
Si l'Abbaye se montrait sévère envers ceux qui contrevenaient à ses statuts, elle savait, en revanche, récompenser ceux qui lui faisaient honneur. Ainsi, chaque confrère, participant à la parade avec un uniforme parfaitement en ordre, avait droit à une demi-livre de poudre. De plus, on remettait à ceux qui étaient malades ou trop âgés pour participer à la fête, une modeste indemnité, s'élevant généralement à huit bàches.
Ajoutons qu'un confrère pouvait se faire remplacer au " tirage " par son fils. Ce dernier, toutefois, ne pouvait prétendre au " coup du roi ".
Pour créer une saine émulation entre les confrères, la Noble Abbaye des Echarpes Blanches institua, à la fin du XVIP siècle, des prix.
A dire vrai, elle n'innovait pas en la matière, puisque, dès le XVe siècle, des récompenses étaient remises aux meilleurs tireurs du Pays de Vaud. Ainsi en allait-il, en particulier, à Lausanne, Lutry, Morges, La Tour-de-Peilz.
A Montreux, ces prix consistaient, d'une part, en sommes d'argent que l'on répartissait également sur les trois jours, et d'autre part en ustensiles d'étain - plats ou pots - que l'on réservait pour le tir d'ouverture.
Le Conseil, à l'occasion de chaque " tirage ", fixait d'après les revenus de la société le montant à attrîbuer aux prix. Ce montant, qui a varié au cours des siècles, a passé successivement de 150 à 300 florins puis à 500 florins.
Le marqueur récalcitrant
" Monsieur le châtelain Delarottaz s'étant plaint que le nommé Abraham Masson, marqueur, avait agi de brutalité et de mépris envers lui, et envers la Noble Société lorsqu'il lui a voulu intimer le serment de marqueur. Il a été délibéré que Mr. l'abbé prendra soin pour chercher un autre marqueur en place du dit Masson, et on lui payera ses peines pour la butte qu'il a établie, au cas qu'elle puisse servir pour mercredi. " (Séance du 17 mai 1756.)
Voici, d'après le délibéré de la séance du Conseil général du ler mai 1740, comment on pratiquait: " La somme qu'on doit tirer (est de) cinq cents florins outre l'étain acquis... Quant à la manière de tirer, il a été résolu de diviser ces cinq cents florins en cinq prix, dont on en tirera les deux premiers jours, deux prix par jour l'un devant l'autre, à vingt écus chaque prix... Et le dernier jour, on tirera un seul prix avant midi. Après quoi, on montera tous ensemble pour procéder au changement des charges. "
Précisons que le tir à l'étain comptait également pour l'élection du roi. Ce dernier se voyait gratifié d'un pot de quarteron, en étain commun, alors que les autres prix, moins conséquents, étaient en étain fin.
On achetait ces prix d'étain, au nombre de quarante, à Genève, principal centre de fabrication de l'époque-. Ils étaient amenés par les bateliers du Léman jusqu'à Vevey, où, au milieu du siècle, le sieur Monnet, hôte de la Croix-Blanche, en prenait livraison.
Les incorporations
Très fréquemment, au XVIIIe siècle, c'est le jour même du Tirage que l'on procédait aux incorporations des nouveaux confrères.
L'admission au sein de la Noble Abbaye des Echarpes Blanches était du ressort de l'assemblée générale qui discutait, comme elle le fait encore, chaque candidature. Une fois admis, le nouveau confrère devait promettre " de procurer de tout son pouvoir l'honneur et profit de LL. EExces. nos Souverains Seigneurs, comme aussi de la société, et d'éviter leur dommage, de se conformer aux Règlements d'icelle, faits, corrigés et à faire, de lui être fidèlement attaché et (de) se bien comporter aux tirages et ailleurs, à l'égard de dite société ainsi que d'obéir à ses chefs ".
Il faut distinguer - les Echarpes Blanches le font encore - les incorporations par droit de succession, des incorporations de ceux qui, tout simplement comme le dit la requête de 1627, " voudront et désireront de s'unir et associer... en dite Abbaye ".
Le neveu ne succédera pas à l'oncle !
" Entendu la représentation du Sr. François Favre tendant d'être reçu et incorporé pour membre et confrère de la Société en place de Daniel Favre son oncle, qui avait succédé à David Favre... Après avoir examiné avec soin l'article 12 de la concession souveraine, on a trouvé que Daniel Favre, qui a succédé à David Favre, étant mort sans laisser des enfants mâles, ni frères le survivant, qui suivant la dite concession sont les seuls appelés à pouvoir succéder, à l~ exclusion de tous autres. Le droit est par là même éteint et échu à l'abbaye. Et le Sr. François Favre débouté de sa prétention. " (Séance du 11 avril 1770.)
Le droit de succession était régi par l'article 12 des statuts, qui précisait que " la succession du droit de dite Abbaye de chaque confrère n'appartiendra qu'à l'un de ses enfants màles, qui sera trouvé le plus propre par les dits confrères... " Bien souvent, on dut appliquer cet article, certains essayant de faire valoir indûment leur droit de succession. Ainsi, Pierre Monod, de Crin, qui le 25 mars 1720 " a requis très humblement d'être reçu et incorporé du nombre des Confrères, suivant un extrait qu'il a produit du 12- article du vieux acte... Après avoir examiné le dit extrait a été trouvé qu'il n'est point dans le droit de pouvoir entrer, ainsi qu'il le prétend ".
Pour être admis au sein de la Noble Compagnie, il fallait être reconnu de " bonne qualité et louables moeurs et comportement ". L'honneur d'être des Echarpes ne se payait pas en deniers seulement ! Il fallait aussi avoir l'àge requis, non pas comme ce David Talon, de Vernex, et ce Jacques Borcard, de Pertit, qui, sans avoir encore communié, se présentaient le 25 mars 1730, pour être reçus comme confrères. " Vu leur bas âge... leur introduction en ladite Noble Société est sursise, jusqu'à ce qu'ils soient en état de manier les armes. "
Parfois, il y avait des cas plus délicats à trancher, tel celui que JeanPierre Montandon, de Planchamp, exposait, le 6 avril 1766, au Conseil général. Son frère jean-David Montandon " étant décédé au service étranger ", il demandait que le cadet de la famille, Emmanuel Montandon, fùt reçu au sein de l'Abbaye. " Sur quoi, ayant lu la lettre produite par le dit Jean-Pierre Montandon, on ne l'a pas trouvée légale pour constater véridiquement la mort du dit jean-David Montandon ; cependant, l'on veut bien reconnaître et agréger le dit Emmanuel Montandon confrère de dite société, sous la condition que premièrement le dit Emmanuel Montandon payera les vingt batz d'entrage ; 2. Que cas arrivant qu'il se manifeste que le dit Jean-David ne soit point mort, le dit Emmanuel payera le prix de son immatriculation, règlé à trente-cinq écus petits. "
Quelques jours plus tard, Emmanuel Montandon, après s'être acquitté de ses vingt batz " d'entrage " - finance prévue pour ceux qui entraient par droit de succession - jurait fidélité à la société.
La finance d'immatriculation pour un nouveau confrère était beaucoup plus élevée, puisqu'y était attachée, pour lui et ses descendants, la jouissance des droits et privilèges de la société. En 1714, cette finance avait été fixée à 60 florins. En 1738, elle fut portée à 21 écus petits, puis en 1754 à 20 écus blancs et enfin, en 1766, à 35 écus petits 6. En outre, c'était la coutume que tout nouveau confrère offre un verre de vin, pour témoigner sa reconnaissance à la Noble Compagnie.
De quelques faits divers
Le XVIIIe siècle fut encore marqué par quelques menus faits qu'il nous faut évoquer.
En 1729, diverses difficultés - le manual parle d'" embarras " -étant survenues au sein de l'Abbaye, quelques confrères proposèrent de se répartir les revenus de la société, qu'ils pensaient même dissoudre. En sa séance du 4 décembre, le Conseil, constatant que la chose n'était pas de sa compétence, décida de convoquer tous les confrères " pour qu'on puisse délibérer du tout convenablement ".
Cette importante assemblée eut lieu à la Maison de Commune des Planches, le 22 février 1730, sous la présidence de l'abbé Jean-François Chessex, justicier. La question était de savoir " si l'on continuerait à laisser subsister la Noble Société ou si on la romprait pour se partager les capitaux et revenus entre les confrères ". Le manual ne dit pas si la discussion fut vive ou non, mais tout laisse croire que l'on dut assister à des débats animés puisqu'à la votation " il s'est trouvé vingt et six voix qui ont été disposées à la rompre et vingt et neuf dans le sentiment et la juste prétention de la laisser subsister. Ainsi, conclut le secrétaire, la chose en demeure là ". Il aurait pu ajouter : " Mais on a eu chaud... ! "
Quelques années plus tard, l'Abbaye eut à surmonter des difficultés d'un autre ordre et dut soutenir un long procès contre les hoirs Bazin.
Le notaire Bazin était, à sa mort, débiteur de l'Abbaye pour une somme assez importante. L'hoirie Bazin, ou plus exactement son tuteur Jonas Massard, de Rossinière, après avoir payé régulièrement, pendant un certain temps, les intérêts de la dette, ne s'en acquitta plus. L'Abbaye ouvrit alors action contre lui " en la justice de Rossinière ". Massard fit opposition, si bien qu'il fallut, en mai 1737, le faire citer " par devant Sa Seigneurerie Baillivale de Rougemont ". Et, ajoute le manual, " comme le Sieur enseigne Vincent Dubochet est à même de passer la Montagne, avec le Sieur Chevalley, abbé, pour des affaires particulières, celui-ci pourra s'en servir en qualité d'assistant et membre de la société ".
La sentence que rendit le bailli de Rougemont donna satisfaction aux Montreusiens, qui, toutefois, cherchèrent à obtenir des hoirs Bazin " payement des frais résultant du procès démené avec leur tuteur ". Cette " tentative à l'amiable " ne réussit pas, aussi laissa-t-on " le fait tel qu'il est sans procéder plus outre ".
Plus tard, c'était en 1752, l'Abbaye eut des démêlés avec un nommé Abraham-Daniel Dubochet, tailleur, qui avait accusé " les membres préposés de l'Abbaye de malverser dans leurs emplois ". Traduit devant le Magnifique et très Honoré bailli de Vevey, le calomniateur fut condamné a verser une indemnité à la société.
Dubochet, par mille et un moyens, essaya de se soustraire à son obligation. Finalement, le 21 avril 1754, il vint s'expliquer devant le Conseil général. " Bien loin que le dit Dubochet ait pris la voie de la douceur en se recommandant au dit Conseil, comme on avait lieu de l'espérer, note le secrétaire, il n'a au contraire dit que des insultes au dit Conseil assemblé, entr'autres que les membres du dit Conseil étaient capables de fausser les ordres de LL.EEces. Là-dessus, le Conseil général a chargé le Sieur abbé de faire des suites contre le dit Dubochet pour exiger le montant de ce qu'il doit, et de plus d'en porter les plaintes à notre très Noble et Magnifique Seigneur bailli, afin qu'il y apporte le remède convenable, conformément à l'acte de concession. "
Le bailli de Vevey, Etienne-Simon de Tavel, qui venait d'entrer en fonctions, ne voulut visiblement pas s'occuper d'un cas, qui avait été déjà liquidé par son prédécesseur. Il renvoya purement et simplement l'affaire au Conseil général.
Ce dernier opta pour les grands moyens et quelqu'un proposa même d'exclure Dubochet de l'Abbaye, vu qu'il " n'a pas daigné se corriger nonobstant les remontrances qui lui ont été faites ".
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les choses n'en restèrent pas là ! Dubochet persista dans son obstination et, quatorze ans plus tard, il n'avait toujours pas payé les vingt-sept florins qu'il devait à l'Abbaye.
Le 2 octobre 1768, le Conseil, estimant que la patience avait des bornes, raya cette fois-ci définitivement le tailleur Dubochet de ses rôles, sans pour autant que ce dernier ait reconnu ses torts.
Dès lors, on ne parla plus du calomniateur, qui avait donné des preuves, c'est le moins qu'on puisse dire, d'un solide entêtement ...