Historique
CHAPITRE PREMIER
Montreux en 1627
Sans doute, un effort d'imagination est-il nécessaire pour se représenter ce qu'était Montreux à l'époque de la fondation des Echarpes Blanches, un Montreux bien différent du centre cosmopolite et touristique qu'ont fait de lui le XIX" et le XXe siècles.
C'était, serré entre le lac et la montagne, un complexe de petits villages, les uns accrochés aux contreforts des Préalpes, les autres se baignant dans les eaux du Léman. Séparés par des vignes au travers desquelles serpentaient de mauvais chemins, ils vivaient chacun de leur vie propre, jaloux de leur autonomie et décidés à faire respecter des droits souvent chèrement acquis 1
Quel aspect la région présentait-elle ? Un des meilleurs historiens vaudois, Charles Gilliard, nous le dit : " Dans les arbres de ses vergers, on voyait Clarens, un hameau, quelques maisons le long d'une rue étroite, perpendiculaire au lac. Entre la dernière de celles-ci et le bord de l'eau, une grève, assez large, quelques bateaux tirés sur le sable, un port sans quai ni aménagement quelconque, cela va sans dire. En automne et au printemps, le port de Clarens présentait quelque animation : sur des barques on chargeait des fûts de vin ou de moût ; mais en temps ordinaire, on n'y voyait que quelques pécheurs, quelques lessiveuses, quelques gamins jouant avec l'eau.
Ensuite la vigne couvrait tout, descendant sans interruption jusqu'au lac, dont les vagues battaient le dernier mur de soutènement, montant à l'assaut de la montagne jusqu'à ce qu'elle atteignît presque les bois de fayard du Cubly. La vigne recouvrait aussi les deux rives de la Baye de Montreux, moins dangereuse que sa voisine - la Baye de Clarens - et sur laquelle il y avait quelques usines rustiques, battoir, scie ou moulin. "
Plus loin la vigne s'étendait encore, partout. Puis " à l'endroit où la montagne se rapproche du lac de manière à ne laisser plus qu'un étroit passage ", c'étaient les premières maisons d'une agglomération naissante, Veytaux, et la vieille forteresse de Chillon.
Une vaste paroisse, en vérité qui eut un sort divers. Elle fit partie des domaines de l'Abbaye de Saint-Maurice, et appartint, dès la première moitié du Xje siècle, aux évêques de Sion. " Favorisée par la douceur de son climat et la bénignité de son prince ", représenté par un vidame, la paroisse de Montreux prospéra autant du moins que le permettait l'insécurité du moment.
Chillon à cette époque-là...
On trouve la ville de Vevay dont les murailles sont peu considérables. Puis les bourgs de la Tour et de Motru, et ensuite le cbasteau fort de Chillion, basty sur un roc, dans le lac, à l'extrêmité du dict lac et à l'opposite de Genève, avec des bonnes tours bien flanquantes et plusieurs pièces de canons, fauconneaux et toutes autres sortes d'armes et munitions nécessaires, dans lequel réside le baillif du susdit Vevay, qui en est capitaine et y fait faire garde continuellement. "
Après avoir constitue une unité politique et administrative, elle fut vendue, en 1295, à un personnage considérable de l'époque, Girard Je' d'Oron. A sa mort, survenue en 1311, son petit-neveu, Girard II d'Oron hérita de tous ses biens. Hélas ! il ne les conserva pas longtemps, car en face de lui se dressait la puissance, sans cesse croissante, de la maison de Savoie, qui lui imposa, en 1317, de céder au comte Amédée V la moitié de la vidamie, soit la région s'étendant de la Baye de Montreux, à la Cluse de Chillon. Girard Il gardait pour lui l'autre partie, qui allait devenir la seigneurie du Châtelard.
L'unité montreusienne était rompue... et pour combien de siècles
Mais par delà la séparation politique, gens du Chàtelard et gens des Planches, les premiers devenus sujets des seigneurs de la Sarraz, les seconds des comtes de Savoie, entretinrent de fréquents rapports, ayant en commun non seulement l'église et le cimetière, mais encore la jouissance de hauts paturages.
Essentiellement agricole et viticole, la population montreusienne, qui augmentera fortement au XVe siècle, donna vite des signes d'un évident bien-être. Les villages étaient beaux et " très bien bastis à chaux et à sable, écrivait, en 1660, Noble André joffrey, conseiller de Vevey, à propos de la baronnie du Châtelard. C'est la terre du vignoble, ajoutait-il, la plus fertile qu'il y ait dans toute la Suisse... Ils (les Montreusiens) ont prés, montagnes et vignobles et il ne leur manque que des champs, mais ils achètent le bled au marché de Vevey... Ils ont du si beau bétail, qu'il s'est vendu des vaches 200 florins la pièce et c'est là le lieu où l'on trouve les meilleurs fromages et vacherins. "
Mais Montreux avait eu auparavant aussi ses épreuves : en 1399, les gens de Vouvry s'étaient livrés à un pillage en règle ; en 1476, des bandes de Confédérés avaient ravagé la contrée et soixante ans plus tard, en 1536, la conquête bernoise, avec, comme bouquet final, la prise du Château de Chillon, le 29 mars, avait marqué la fin de la domination savoyarde.
Les Bernois établirent dans le Pays de Vaud la réforme et un régime politique nouveau. La paroisse de Montreux fut rattachée au bailliage de Vevey, dont le seigneur bailli allait résider à Chillon jusqu'en 1733. Leurs Excellences confirmèrent les privilèges dont jouissait la commune du Châtelard, créèrent des écoles et donnèrent, quoi qu'on en dise, un certain essor à la région.
Au début du XVIIT siècle, la situation économique des Montreusiens était bonne. Les terres étaient relativement peu chargées, et la baisse de la valeur de l'argent, à la fin du siècle précédent, avait allégé, de façon appréciable, le poids des redevances payées en deniers.
Tous ces éléments réunis expliquent que, cent ans à peine après la conquête, le régime bernois était solidement installé dans le Pays de Vaud. Ils expliquent aussi qu'un groupe de bourgeois de Montreux aient pu être animés d'assez de courage et d'esprit de sacrifice, pour fonder une société dont le but était le tir, et, mieux encore, la préparation à la défense du pays.